Faire poser un modèle : un exercice obligé qui s’articule ici au travers d’un protocole convivial et poétique.
Dans un premier temps, demander à l’ami de lever le bras bien haut et de plier le genou bien bas. Puis de redevenir statique. Changer de pose à nouveau ; de plus en plus vite et dans tous les sens !

Sous l’œil du photographe joueur, le corps du modèle est une marionnette tendre et maladroite dont les membres structurent l’espace. Quelques fois, la marionnette a quartier libre. Ses membres sont moins tendus, plus libres. On la retrouve adossée à un mur ou à une chaise, regard hagard, souriant ou reposé. Sur son visage, ses pensées font surface. C’est beau un visage qui s’abandonne.

Les clichés sont imprimés en noir et blanc, sur du papier ma- chine ordinaire. Ce monopole du noir offre carte blanche au photographe pour y déposer sa propre gamme colorée. Le pho- tographe devient peintre, ses coups de pinceaux vifs et généreux côtoient corps et décors. Le dialogue entre peintre et modèle, entre imaginaire et réel, sont les éléments qui font naître un jeu innocent entre des couleurs sans limites et l’objectivité photogra- phique.

De ces explosions colorées se dégage ce sentiment d’insatiable liberté, qui changent d’une image à l’autre. La volonté de jouer, le désir inassouvi de contourner l’usage photographique premier en sont la musique de fond.

La simplicité des impressions permet d’effectuer des collages bruts et efficaces. D’une part, de grands formats sont composés à l’aide de plusieurs A4. De l’autre, différentes images d’une même série sont rapprochées sur une même planche, à la manière d’une puzzle dont on tournerait les pièces. L’accent est définitivement posé sur le ludique et l’expérimental. La photographie imprimée n’est pas un objet fini en soi, mais une étape à la confection d’une image. Une étape que l’on déplace, que l’on écorne, que l’on re- couvre : c’est un rouage dans la manufacture d’un jeu plus vaste.

Dans cette manufacture fantastique, il est accepté que le rouage dessiné dépasse le rouage photographique. Il est accepté que ce rouage photographique refuse sa condition d’image finie, car c’est un rouage qui se sait plissable, bavable, imparfait. D’image, il redevient matière. Dans cette manufacture fantastique, enfin, il est également accepté que le modèle ait sa place à part entière dans l’image. Plissable, bavable, imparfait. Le corps redevient matière - consécration de la vitalité charnelle de chacun.

Gabrielle Meistretty